A l’occasion de « l’Année Ibn Khaldoun »
Les Prolégomènes et leurs dimensions politiques
Professeur Khalifa Chater
Une relecture de la Moukaddima (les Prolégomènes) d’Ibn Khaldoun (Tunis 1332 - Le Caire 1406) permet de l’appréhender dans son contexte, de dégager sa portée réelle et éventuellement ses dimensions politiques et de dissiper les malentendus. Ce qui permettra de comprendre ce processus de son dépassement, en vue d’une ouverture de l’horizon du discours réformateur.
Une prise de distance critique par rapport aux anciens : Le Ibar ou «le livre des exemples» est une relation historique, sans ambition politique explicite. Ses objectifs affirmés et ses déclarations d’intention à savoir «l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits (et) la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance», font valoir une prudence scientifique et une prise de distance critique par rapport aux anciens. Ce repositionnement durant l’ère du déclin est significatif. Acte de rupture implicite mais audacieux, il définit la démarche khaldounienne. Mais l’auteur des Ibar dépasse le registre méthodologique puisqu’il définit son mode d’écriture de l’histoire comme « une science nouvelle (...), une science sui generis », car elle a d'abord un objet spécial: «l’histoire du oumran[1]», du mode de peuplement. Cette vision globale, mettant en valeur le traitement rationnelle des données annonce un schéma de pensée novateur, libérée du conformisme qui a érigé la tradition en source d’autorité exclusive ou presque. Sans transgresser l’esprit de son temps, Ibn Khaldoun a redimensionné le champ du sacré, qui perd son monopole d’explication des faits. Cette conjugaison subtile mais pertinente des observations sur le terrain - privilégiées de fait dans le processus khaldounien - et des références d’autorité pour fonder une vision rationnelle, mérite d’être soulignée.
Introduction méthodologique à sa relation historique, les Prolégomènes présentent son approche historique globale (la science du oumran), étudie le champ social maghrébin (les civilisations urbaines et bédouines, leurs interactions et leurs itinéraires d’évolution), les mécanismes d’établissement et d’exercice de pouvoirs et les restructurations conséquentes des dynasties. Facteur déterminant, la açabiya (esprit de clan, solidarité organique ou d’alliance) est, dans l’approche khaldounienne, le fondement d’une dynamique sociopolitique déterminante dans sa théorie cyclique des civilisations et des dynasties.
Un traité géopolitique : D’une certaine façon, les Prolégomènes constituent un traité géopolitique relatif au Maghreb. Ibn Khaldoun s'interroge non pas sur ce qui doit être mais sur ce qui est. Il dégage des enseignements de sa connaissance livresque et de son expérience sur le terrain, durant la difficile conjoncture qu’il a vécue et il établit des lois géopolitiques. L’analyse de l’état de fait reste distante sinon cynique. Ibn Khaldoun est plus disposé à énoncer des lois que des jugements ou des règles de conduites. Il franchit rarement les barrières entre l’analyste soucieux d’objectivité et le moraliste sinon l’idéologue. Les sentiments, les élans subjectifs étaient, dans une large mesure, exclues dans les Prolégomènes.
Nous voyons, certes, se dessiner une thématique, de l’Etat et du pouvoir du (mulk), en relation organique avec le oumran, «L’Etat et l’autorité (soultane), constituant, d’après Ibn Khaldoun, le grand marcher, donc la matière du oumran[2] ». Mais sa doctrine s’inscrit dans la praxis historique du pouvoir musulman et dans les normes établies du bon gouvernement, dont les premiers califes constituent le modèle attitré. Ibn Khaldoun relate, à l’appui de sa démonstration, un récit du alim al-Messaoudi[3] et cite la lettre de Tahar Ibn al-Hussein à son fils, nommé par le calife el-Mamoun, gouverneur du Caire, lui définissant les normes du bon gouvernement[4].
L’idealtype khaldounien : L’identification par Ibn Khaldoun d’un idealtype, puisée dans la culture politique musulmane s’inscrit dans une relecture du salaf, une redéfinition des termes de références et, par conséquent, un élargissement de l’horizon, c’est - à - dire une adaptation conceptuelle à son schéma d’explication, dans son contexte historique :
« Sachez que la sagesse de l’interdiction de l’injustice prend en considération les dégâts et la démolition du oumran qu’elle provoque. Ce qui annonce la fin de l’espèce humaine. Cette sagesse générale se réfère au charaa dans ces principales exigences : la préservation de la religion, de l’âme, la raison et la progéniture. Etant donné que l’injustice annonce, comme vous l’avez constaté, la disparition de l’espèce, conséquence de la démolition du oumran, son interdiction est une mesure de sagesse, fondée sur de nombreuses preuves du Coran et de la Sounna[5]».
L’argumentation d’Ibn Khaldoun s’enrichit cependant, par l’introduction de la dimension économique. L’excès fiscal provoque, d’après l’auteur des Ibar, le déclin de l’économie[6] et bloque l’espoir du gain, par la peur de la confiscation. Cette introduction implicite du facteur confiance mérite d’être signalée, dans cette dialectique nouvelle entre le mode de gouvernement et l’exercice des activités économiques. Ibn Khaldoun cite aussi parmi les méfaits du pouvoir despotique, son non respect des règles du marché par ses interventions autoritaires[7]. Mais le registre fondé sur l’analyse du fonctionnement du système de gouvernement, privilégiant l’observation, le constat et la recherche d’explications rationnelles s’accommode par la présentation de suggestions, l’indication de préférences. Citons, dans cet ordre d’idée son évocation de «la cité idéale», régie par la siyassa madaniya (la politique civile !). Ibn Khaldoun rappelle que cette cité est « rare et difficile à réaliser » et qu’elle est évoquée comme simple «hypothèse[8]».
Conclusion : Les Prolégomènes d’Ibn Khaldoun annoncent, certes, un renouveau de la pensée politique et rompent avec la pensée dominante des oulémas de son temps. Mais l’étude de sa réflexion politique s’inscrit dans la continuité de la culture classique, et sa définition des normes d’un bon gouvernement. A l’appui de ses observations et de ses analyses, Il pose une sorte de loi, un principe qui lui paraît incontestable, un postulat d’évidence : «l’injustice démolit le oumran». Mais il s’abstient de donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent ou de présenter des réformes des modes de gouvernement. Les Prolégomènes du livre d’el-Ibar constitueront, cependant, une ouverture d’horizon pour les réformateurs tunisiens Khéreddine et Ben Dhiaf notamment, à la recherche de nouvelles références, par une «transposition» de la pensée khadounienne. Dans leur quête, les Prélogomènes seront mises à profit, dans leurs écrits qui marquent l'émergence d'un nouveau paradigme, que nous appelons “l'idéaltype des Lumières”. Nous ne saurions insister sur l’adoption, par les réformateurs tunisiens du XIXe siècle comme slogan de son précepte : « l’injustice annonce la destruction du oumran » et la re-actualisation de son concept oumran-peuplement, redéfini au XIXe siècle en projet de développement - qu’on m’autorise cet anachronisme – érigé désormais en enjeu des réformes. Ne perdons pas aussi de vue que la prise en compte, dans ses analyses des faits sociaux et politiques, des rapports de forces, l’identification des nécessaires mutations historiques[9] et sa prise de distance critique par rapport à certains maîtres de la pensée dominante érigent à juste titre ibn Khaldoun en «maître à penser», pour ces oulémas en quête d’un renouveau.
Une prise de distance critique par rapport aux anciens : Le Ibar ou «le livre des exemples» est une relation historique, sans ambition politique explicite. Ses objectifs affirmés et ses déclarations d’intention à savoir «l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits (et) la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance», font valoir une prudence scientifique et une prise de distance critique par rapport aux anciens. Ce repositionnement durant l’ère du déclin est significatif. Acte de rupture implicite mais audacieux, il définit la démarche khaldounienne. Mais l’auteur des Ibar dépasse le registre méthodologique puisqu’il définit son mode d’écriture de l’histoire comme « une science nouvelle (...), une science sui generis », car elle a d'abord un objet spécial: «l’histoire du oumran[1]», du mode de peuplement. Cette vision globale, mettant en valeur le traitement rationnelle des données annonce un schéma de pensée novateur, libérée du conformisme qui a érigé la tradition en source d’autorité exclusive ou presque. Sans transgresser l’esprit de son temps, Ibn Khaldoun a redimensionné le champ du sacré, qui perd son monopole d’explication des faits. Cette conjugaison subtile mais pertinente des observations sur le terrain - privilégiées de fait dans le processus khaldounien - et des références d’autorité pour fonder une vision rationnelle, mérite d’être soulignée.
Introduction méthodologique à sa relation historique, les Prolégomènes présentent son approche historique globale (la science du oumran), étudie le champ social maghrébin (les civilisations urbaines et bédouines, leurs interactions et leurs itinéraires d’évolution), les mécanismes d’établissement et d’exercice de pouvoirs et les restructurations conséquentes des dynasties. Facteur déterminant, la açabiya (esprit de clan, solidarité organique ou d’alliance) est, dans l’approche khaldounienne, le fondement d’une dynamique sociopolitique déterminante dans sa théorie cyclique des civilisations et des dynasties.
Un traité géopolitique : D’une certaine façon, les Prolégomènes constituent un traité géopolitique relatif au Maghreb. Ibn Khaldoun s'interroge non pas sur ce qui doit être mais sur ce qui est. Il dégage des enseignements de sa connaissance livresque et de son expérience sur le terrain, durant la difficile conjoncture qu’il a vécue et il établit des lois géopolitiques. L’analyse de l’état de fait reste distante sinon cynique. Ibn Khaldoun est plus disposé à énoncer des lois que des jugements ou des règles de conduites. Il franchit rarement les barrières entre l’analyste soucieux d’objectivité et le moraliste sinon l’idéologue. Les sentiments, les élans subjectifs étaient, dans une large mesure, exclues dans les Prolégomènes.
Nous voyons, certes, se dessiner une thématique, de l’Etat et du pouvoir du (mulk), en relation organique avec le oumran, «L’Etat et l’autorité (soultane), constituant, d’après Ibn Khaldoun, le grand marcher, donc la matière du oumran[2] ». Mais sa doctrine s’inscrit dans la praxis historique du pouvoir musulman et dans les normes établies du bon gouvernement, dont les premiers califes constituent le modèle attitré. Ibn Khaldoun relate, à l’appui de sa démonstration, un récit du alim al-Messaoudi[3] et cite la lettre de Tahar Ibn al-Hussein à son fils, nommé par le calife el-Mamoun, gouverneur du Caire, lui définissant les normes du bon gouvernement[4].
L’idealtype khaldounien : L’identification par Ibn Khaldoun d’un idealtype, puisée dans la culture politique musulmane s’inscrit dans une relecture du salaf, une redéfinition des termes de références et, par conséquent, un élargissement de l’horizon, c’est - à - dire une adaptation conceptuelle à son schéma d’explication, dans son contexte historique :
« Sachez que la sagesse de l’interdiction de l’injustice prend en considération les dégâts et la démolition du oumran qu’elle provoque. Ce qui annonce la fin de l’espèce humaine. Cette sagesse générale se réfère au charaa dans ces principales exigences : la préservation de la religion, de l’âme, la raison et la progéniture. Etant donné que l’injustice annonce, comme vous l’avez constaté, la disparition de l’espèce, conséquence de la démolition du oumran, son interdiction est une mesure de sagesse, fondée sur de nombreuses preuves du Coran et de la Sounna[5]».
L’argumentation d’Ibn Khaldoun s’enrichit cependant, par l’introduction de la dimension économique. L’excès fiscal provoque, d’après l’auteur des Ibar, le déclin de l’économie[6] et bloque l’espoir du gain, par la peur de la confiscation. Cette introduction implicite du facteur confiance mérite d’être signalée, dans cette dialectique nouvelle entre le mode de gouvernement et l’exercice des activités économiques. Ibn Khaldoun cite aussi parmi les méfaits du pouvoir despotique, son non respect des règles du marché par ses interventions autoritaires[7]. Mais le registre fondé sur l’analyse du fonctionnement du système de gouvernement, privilégiant l’observation, le constat et la recherche d’explications rationnelles s’accommode par la présentation de suggestions, l’indication de préférences. Citons, dans cet ordre d’idée son évocation de «la cité idéale», régie par la siyassa madaniya (la politique civile !). Ibn Khaldoun rappelle que cette cité est « rare et difficile à réaliser » et qu’elle est évoquée comme simple «hypothèse[8]».
Conclusion : Les Prolégomènes d’Ibn Khaldoun annoncent, certes, un renouveau de la pensée politique et rompent avec la pensée dominante des oulémas de son temps. Mais l’étude de sa réflexion politique s’inscrit dans la continuité de la culture classique, et sa définition des normes d’un bon gouvernement. A l’appui de ses observations et de ses analyses, Il pose une sorte de loi, un principe qui lui paraît incontestable, un postulat d’évidence : «l’injustice démolit le oumran». Mais il s’abstient de donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent ou de présenter des réformes des modes de gouvernement. Les Prolégomènes du livre d’el-Ibar constitueront, cependant, une ouverture d’horizon pour les réformateurs tunisiens Khéreddine et Ben Dhiaf notamment, à la recherche de nouvelles références, par une «transposition» de la pensée khadounienne. Dans leur quête, les Prélogomènes seront mises à profit, dans leurs écrits qui marquent l'émergence d'un nouveau paradigme, que nous appelons “l'idéaltype des Lumières”. Nous ne saurions insister sur l’adoption, par les réformateurs tunisiens du XIXe siècle comme slogan de son précepte : « l’injustice annonce la destruction du oumran » et la re-actualisation de son concept oumran-peuplement, redéfini au XIXe siècle en projet de développement - qu’on m’autorise cet anachronisme – érigé désormais en enjeu des réformes. Ne perdons pas aussi de vue que la prise en compte, dans ses analyses des faits sociaux et politiques, des rapports de forces, l’identification des nécessaires mutations historiques[9] et sa prise de distance critique par rapport à certains maîtres de la pensée dominante érigent à juste titre ibn Khaldoun en «maître à penser», pour ces oulémas en quête d’un renouveau.
Khalifa Chater
[1] - Tout en nous référant à la traduction d’Ibn Khaldoun, de Vincent Monteil, Discours sur l'histoire universelle, Al Muqadimma, Paris/Arles, Sindbad/Actes Sud, 3e édition, 1997, nous préférons traduire oumran par sa définition générique de peuplement.
[2] - Ibn Khaldoun, la Moukaddima, t. 2, chapitre 43 ? p. 741.
[3] - Nous nous référons au chapitre « l’injustice démolit le oumran », ibid. , chapitre 44, p. 742.
[4] -Ibid., Chapitre 52, pp. 775 et suivantes.
[5] - Ibid., chapitre 43, p. 744.
[6] - Ibid., pp. 741 – 742.
[7] - Ibid., pp. 746.
[8] - Ibid., chapitre 52, pp. 773 – 774.
[9] - Ibn Khaldoun, op. cit., voir chapitre 1, pp. 320 - 321.

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